Coup de cœur BD : « L’Arabe du Futur » de Riad Sattouf

À l’occasion de la sortie de « L’Arabe du futur – Tome 5 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1992-1994) » (Allary Editions), Sarah Belmas nous livre son admiration pour l’auteur et ses fascinantes aventures dessinées.

Cet article comporte de nombreux spoilers, pour qui n’aurait pas lu la totalité de la saga « L’Arabe du Futur », je vous invite à zapper cet article.

Lire « L’Arabe du Futur » il y a maintenant deux ans a été pour moi retrouver le plaisir, la surprise et l’excitation de mon enfance. A une époque où tout va vite, où on spoile, où on divulgue les informations sans laisser aucun temps de suspens, aucun mystère, je retrouve avec les BD de Riad Sattouf le plaisir de loucher sur une case, une page entière et rester ainsi immobile, figée par la force d’un dessin, de ce qu’il représente.

La dernière fois que j’avais ressenti ça, c’était pendant mon enfance, en lisant Tintin. De Tintin, j’en ai d’ailleurs retrouvé quelques similitudes dans « L’Arabe du Futur ». Quelle ne fut pas ma surprise quand dans ma lecture de la pentalogie, Riad révèle avoir été subjugué par l’univers du reporter à la houppe. Les grands esprits se rencontrent. Où que l’on aille, l’âme de Hergé plâne, subsiste et se ressent au travers d’autres talents, d’autres histoires.

J’ai découvert les quatre premiers tomes pendant l’été 2019. Tous dévorer en un mois. Puis j’ai dû apprendre la frustration. Le 4ème tome finit de manière dramatique. Le petit frère de Riad est enlevé par son père Le 5ème tome est annoncé un an plus tard. Il faut apprendre, pour moi qui arrive en cours de route, à vivre cette série comme un rendez-vous. Un rendez-vous où Riad vous plonge dans son monde, dans son enfance par le prisme de ses dessins.

Etes-vous prêts pour ce grand voyage ?

En lisant l’Arabe du Futur, vous découvrez la jeunesse de Riad Sattouf entre la Bretagne de sa mère et la Syrie de son père. D’emblée, dans la différence de ces deux cultures, Riad fait sa place, se forge un imaginaire, un monde dont il retient des détails que nous, adultes, oublions. La BD de Riad s’accompagne de ce qu’elle ne peut offrir, des souvenir d’odeurs, de sons, de formes. Riad est un olfactif. Il vous invite à vous reconnecter avec vos sens. Vos sens d’enfants. Votre attachement aux détails. Car en entrant dans l’enfance de Riad, aussi différente soit-elle de la vôtre, vous êtes obligés d’y retourner et de vous remémorer vos première sensations. Les odeurs, les bruits, les expressions. Vous voyez Riad grandir, sa famille s’agrandir… son regard changer, ses yeux d’enfants, et son talent naissant. Ses rencontres improbables.

Il y a un personnage centrale dans la série de « L’Arabe du Futur ». Il s’agit de son père. Figure masculine principale. La première dans la vie d’un enfant. Le premier exemple masculin. Abdel Razak Sattouf, de son nom, est doctorant en université. Il enseigne à Damas en Syrie, ce qui amène toute la famille à loger à Ter-Maaleh, petit village situé près de Homs où réside toute la famille du père Sattouf. Le père de Riad est un libertaire. Il se défend comme tel. Il croit en un monde arabe libre, laïque. Il s’est lui-même libéré de l’éducation religieuse dans laquelle il a grandi. Mais tout au long de la lecture, on découvre un personnage extrême, toujours le cul entre deux chaises. Abdel Razak ne fait pas de demi-mesure, il est sans filtre, extrême, intense, tiraillé entre l’héritage religieux de sa famille et une vie occidentale qui lui a donné accès à une laïcité lui permettant de faire des études supérieures, une vie différente de la pauvreté de Ter Maaleh.

Car la foi est au centre de tout dans le petit village de Ter Maaleh. La religion est au cœur des êtres. Elle est sacrée. Elle régit les comportements, les liens. Riad parvient à le dépeindre avec justesse. Et le père Sattouf est tiraillé. Passant d’un extrême à l’autre. Clémentine, la maman de Riad, suit son mari. Elle s’ennuie. Elle semble passive dans les trois premiers albums. On réalise le haut sacrifice qu’elle fait en suivant son mari dans ses pérégrinations et on se questionne sur l’aveuglement du père Sattouf sur l’abnégation de sa femme. N’est-il donc pas capable de reconnaître que sa femme sacrifie un pan de sa vie pour suivre les choses comme lui l’entend ? Et on se rappelle que sa culture fait les choses ainsi : à Ter Maaleh les femmes restent à la maison, les hommes travaillent et mangent ensemble, sans les femmes qui, elles, sont dans une autre pièce et mangent les restes que les hommes n’ont pas fini. On comprend vite que Riad est entre deux cultures diamétralement opposées, deux extrêmes qui ne connaissent pas de juste milieu. Et c’est ce qui rend l’histoire passionnante.

« Tout au long de ma lecture, il a suscité en moi des émotions assez intenses mais toujours contradictoires »

Sarah Belmas

En découvrant le personnage du père, on ressent des émotions différentes et autant contradictoires. Ce personnage m’est touchant, profondément touchant. On choisit ce que l’on a envie de choisir au travers de lui. Tout au long de ma lecture, il a suscité en moi des émotions assez intenses mais toujours contradictoires. On se prend à être touché par lui, agacé, outré et aussi ému. Abdel Razak est l’exemple même de l’humain et de ses contradictions, de sa touchante imperfectibilité. Il est impossible de le cantonner à une étiquette. Et cela pousse à une réflexion. Peut-on réellement mettre des étiquettes à tout être, en le sachant rempli de contradictions, de comportements toujours opposés, toujours différents et jamais linéaires ?

Le père Sattouf fait lire le Coran mais ne leur impose en rien le ramadan, ni même la prière. Mais il rêve que ses enfants soient de bons croyants et de futurs scientifiques. Il les veut dans ce mélange des cultures qu’il fantasme. Riad relève une étonnante contradiction dans sa famille et dans sa vie syrienne ; celle d’apprendre les grandes lignes du Coran, les réciter, peu importe si elles sont comprises. Le sens semble bien moindre.

Ce qui fait qu’Abdel Razak est déchiré entre les deux cultures, c’est lorsque Riad se remémore dans le tome 4 cette scène où son père a toutes les oreilles tendues vers lui lorsqu’il raconte avoir été à la Mecque. La famille et les amis de son père sont alors tout attentifs de savoir que le papa Sattouf a été faire son pèlerinage mais n’en avaient strictement rien à faire qu’il ait fait de longues études et soit devenu un doctorant. Il est là le fossé entre Abdel Razak et sa famille. Lui qui était si fier d’avoir été le seul de la famille à s’être extrait du pays pour faire des études supérieures dans un pays libertaire, se rend compte qu’il n’est pas reconnu ni considéré pour cela.

Il est reconnu et considéré parce qu’il est revenu dans le droit chemin de la foi et qu’il est allé faire son pèlerinage à la Mecque. Là-bas, il retrouve ce qu’il avait laissé : la foi. Abdel Razak sent des choses remonter en lui et tente de convaincre son aîné, Riad, que sa place est en Syrie, que c’est là que réside sa vie et son avenir, auprès de sa famille syrienne, et dans la foi.

Abdel Razal a projetté sur ses enfants ses propres désirs, et ses propres frustrations. Laissant ainsi Riad lui aussi le cul entre deux chaises. Est-il français ? Est-il arabe ? Où est sa place ? Il se dit qu’en se forçant, peut-être qu’il se mettrait lui aussi à croire. Il ressent la connotation étrangère de son nom quand il est en France. Il est persécuté en Syrie par ses cousins syriens et par ses camarades de classe parce qu’il est trop blond pour être un Syrien. Surnommé sans arrêt « Yahudi » (« Juif ») par ses cousins, il est alors persécuté. Il ne le décrirait sans doute lui-même pas comme de la persécution mais c’est réellement ainsi que j’ai éprouvé les choses en le voyant ainsi vivre des situations totalement opposées et contradictoires et je trouve que cela contribue à une forme de persécution.

Plus tard, quand Riad est scolarisé au collège en Bretagne, cette persécution se poursuit quand ces camarades se moquent de lui et de son nom de famille. Harcèlement banalisé. A un tel point qu’il se demande, dans le troisième tome, pourquoi on s’acharne sur lui. Cela peut amener à une question existentiel sur la place que l’on a dans ce monde. Riad se démarque parce qu’il dessine très bien déjà tout petit. Il se voit artiste là où son père le voit comme futur scientifique. Pas d’artistes chez les Sattouf, jamais ! Et pourtant.

L’obsession du père de Riad à avoir sa parfaite famille de croyants, rattachés à la famille de Ter Maaleh le pousse à commettre l’insensé dans le tome 4, il enlève le petit dernier de la famille, Fadi, et l’embarque en Syrie. Le tome 4 se termine sur cette bombe magistrale. En ayant le tome 5 entre les mains, on découvre cet après, l’enlèvement du petit frère de Riad, l’absence de ce frère, l’absence encore prolongé du père. Le tome 5 a ce poids lourd de l’absence, paradoxalement à la présence du frère dans la pensée de toute la famille. Le symbole de cette absence vient se coupler à la vie de Riad qui, ado, découvre le paranormal. Clémentine, sa mère, consulte une voyante pour savoir si son fils enlevé va lui revenir, la question de la vie après la mort est abordé avec son grand-père maternel.

En devenant l’auteur de bande dessinée qu’il est aujourd’hui, on dirait que Riad s’est émancipé des injonctions familiales, d’un schéma familial qu’il avait du mal à suivre. Quand on lui demande s’il se sent Français ou s’il se sent Syrien, Riad répond « avant tout appartenir au peuple des auteurs »(1). Une façon de répondre qu’il est celui qu’il s’est forgé lui-même.


« L’Arabe du futur – Tome 5 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1992-1994) »
Date de parution : 5 novembre 2020 | Allary Editions

L’Arabe du futur est une série de bande dessinée autobiographique de Riad Sattouf créée en 2014 et publiée par Allary Éditions. Cinq tomes sont sortis.

(1) Citation extraite de Figaro culture, article publié le 27/09/2018