William Theviot, la force de la différence

Le pianiste concertiste girondin, autiste Asperger, me confie ses convictions profondes avec l’humilité déconcertante des grands artistes. Au fil des réponses apparaît un jeune homme qui accorde les harmonies spirituelles, les arpèges de ses combats, les soupirs de tristesse et les mesures de son imagination, au tempo de sa vie. Brillant.

« Toutes les rencontres se font par hasard »

Jean-Louis Bory, romancier, journaliste et critique cinématographique français

J’ai croisé le pianiste concertiste William Theviot par un curieux hasard, au journal « Sud Ouest », où l’artiste affectionne régulièrement les archives pour s’y documenter, surtout pour défendre une cause au cœur de sa vie : l’autisme. Il confiera dans notre entretien apprécier ces hétérotopies, comme les définit Michel Foucault, ces espaces qui juxtaposent en un seul lieu plusieurs espaces, comme par exemple la scène d’un théâtre, ou qui hébergent l’imaginaire. Ainsi, les hétérotopies sont des lieux à l’intérieur d’une société qui obéissent à des règles qui sont autres. Nous avions connu cela dans nos cabanes d’enfant, et ces espaces créatifs, de recherches ou de recueillement hors du temps sont encore souvent nos refuges, en d’autres lieux bien entendu.

Autiste Asperger, le pianiste a reçu la grâce d’émouvoir l’âme populaire, disons l’âme tout court. Sous ses concerts classiques et poétiques et son pouvoir de gentilhomme communiquant, lucide et toujours bienveillant, existe une forme de dénonciation extrêmement forte de la condition des personnes autistes. Pourtant, jamais l’artiste ne diabolise son ennemi : l’indifférence. Cette conscience politique aiguë si j’ose dire s’accompagne parfois de plusieurs ingrédients, comme un soupçon d’humour sarcastique, éclairé bien sûr, mais que j’apprécie personnellement. Cette façon de s’exprimer demeure la signature de son art.

« Je n’arrive pas à comprendre que la société continue à fonctionner dans une dynamique infernale de rejet »

William Theviot

Malgré un emploi du temps très actif de pianiste professionnel, William se confie au détour de sa page Facebook et trouve encore la force des mots pour exprimer sa volonté de défendre sa cause de façon bouleversante. Tel un artiste sniper au service de l’autisme, l’homme ne rate jamais sa cible : « Quand je ressens que des personnes autistes même des plus évoluées sont livrées à elles-mêmes, n’ont pas le droit à une vie sentimentale et professionnelle digne, je n’arrive pas à l’accepter, je n’arrive pas à comprendre que la société continue à fonctionner dans une dynamique infernale de rejet », écrit-il en commentaire. « Avec ces pensées assez accablantes, soit « fuir » ou « lâcher prise », soit « attaquer » (…), je me surprends des forces de communicant que je ne me savais pas spécialement, et, comme personne à ma connaissance ne le fait (si ce n’est entre personnes déjà concernées), j’essaie de sensibiliser et d’informer là où on ne l’attend pas, sans éléments de langage, avec les mots qui viennent et me paraissent pertinents. »

Si William se trouve une « certaine pertinence en tant qu’ « évangélisateur » de cette cause », il est certain de nous remplir le cœur d’émotion et laissera à qui veut bien l’entendre et pour toujours une marque indélébile.


L’interview de William Theviot par Frédéric

Frédéric : Sur votre compte Twitter, vous vous définissez comme un pianiste atypique. Qu’entendez-vous par cette définition ?

William Theviot : À vrai dire, mon compte Twitter est géré par mon père, et c’est lui qui m’a défini comme pianiste atypique. Cela dit, je ne renie pas cette épithète. Ce que l’on peut entendre ici par atypique, c’est le fait que je fais rarement un concert duplicable d’un endroit à un autre, que j’essaie de cultiver une approche sur mesure pour chaque circonstance de représentation, j’essaie de faire dans la dentelle, d’« incarner », en reliant mes concerts tantôt à une cause, à l’histoire d’un lieu, à une commémoration, à une résonance qui fasse sens (mon travail de recherche notamment dans les archives de « Sud Ouest » me sert à être inventif à cet égard). Enfin, j’espère avoir une dimension plus abordable humainement que celle de la course au cachet et à une communication désincarnée qui me semble caractériser trop de musiciens de scène. 

Comment sont nés votre engagement et l’énergie hors du commun que vous déployez pour sensibiliser et informer sur le spectre de l’autisme grâce à vos spectacles musicaux ?

L’énergie que je déploie est peut-être née tout d’abord de ma mère, de mes parents, qui se sont investis dans mon parcours musical, considérant à raison que mon intégration sociale serait difficile dans un cursus classique, et a été renforcée par une volonté compensatoire de rendre utiles mon désœuvrement, mon anxiété, de transformer le plomb en or. Le rejet que j’ai souvent vécu et que je vis souvent, au sein même de cette cause que j’essaie de défendre, a provoqué en moi tantôt une grande tristesse, tantôt une sidération, un écœurement, une rage, une violence rentrée, un abattement, à partir desquels je n’ai plus eu que deux choix : les laisser être destructeurs ou constructeurs. La pulsion de vie, le « conatus », toujours fragile, a pour l’instant le dernier mot, pourvu que ça dure. 

Être autiste est une manière particulière d’être au monde. Cette différence exerce-t-elle une influence sur la manière d’entendre, de jouer ou de composer la musique ?

Pour ce qui me concerne, je n’entends presque jamais la musique comme un divertissement. Elle est pour moi la cristallisation mélodique de valeurs morales, notamment dans le romantisme. Elle est un repère, une source non corrompue, elle exalte des sentiments forts qui peuvent malheureusement se dissoudre dans des contingences du quotidien.

Au-delà de mon cas personnel, il me semble qu’il y a des personnes autistes qui ont ce qu’on appelle de la synesthésie, ils voient des couleurs sur la musique. La musique peut être pour certains ou certaines un langage plus naturel, à la fois plus direct et plus ambigu, que la parole verbale.

Sur votre page Facebook, vous vous dites attristé de la pauvreté programmatique de ce mois de l’autisme. Mais en Gironde, la Journée mondiale de l’autisme, qui a lieu le 2 avril, est valorisée grâce au Printemps de l’autisme. L’événement a débuté le 20 mars et se prolonge jusqu’au 22 juin. Le Département fait un énorme travail pour permettre de mieux comprendre ce handicap avec ses différentes formes. Qu’en pensez-vous ?

J’ai bien entendu consulté la brochure du Printemps de l’autisme avant de me permettre d’évoquer une « pauvreté programmatique », sans spécialement penser à l’action périodique et politique d’institutions en particulier. Le Département de la Gironde fait peut-être un énorme travail, mais, à mon sens, pas tant dans une démarche de compréhension de ce handicap et ses différentes formes. Il y plusieurs personnes, des premières concernées, qui ne s’y sentent pas à leur place, je ne pense pas que ce soit un sentiment non partagé. 

Soit dit en passant, l’autisme est une notion très à la mode, parfois devenue abstraite, bureaucratique, qui permet de débloquer des budgets, obtenir des financements, « blanchir » au sens propre et figuré des initiatives diversement appréciables. 

Au-delà de ça, il me semble que les colloques d’un organisme comme le Département ne concernent que des initié.e.s qui s’auto-complimentent sur leurs engagements et intellectualisent des résultats de recherches subjectives qui tournent en rond, et ne vont pas faire de sensibilisation objective sur le terrain. 

Le monastère où je me trouve actuellement est à Voiron. Dans cette commune, il y a eu fin 2020 une affaire d’abus sur des jeunes autistes (NDLR : La justice a classé l’affaire mais les parents ont demandé la réouverture de l’enquête). On ne parle pas beaucoup des abus physiques ou financiers qui peuvent avoir cours de la part-même d’institutions censées a priori protéger ces profils (si ce n’est l’affaire du Coral dans les années 1980). Voilà un élément de réflexion sur la fragilité éthique de certaines institutions qui me paraît être absent de débats.

Existe-il d’autres orientations que l’informatique, qui semble généralement toujours proposée aux personnes atteintes par le trouble du spectre de l’autisme ? En tant que musicien, souhaiteriez-vous plutôt le développement d’un axe d’orientation scolaire artistique, comme par exemple « autisme et musique » ?

Oui, tout à fait, il existe le dessin, par exemple, les mathématiques, … Comme vous l’avez très probablement entendu sur la vidéo de ma conférence, j’aimerais justement qu’il y ait un projet « autisme et musique ». La musique est un facteur de résilience très fort, peut-être même le premier. Je me soigne mieux par la musique et la lecture (bibliothérapie) que par des consultations psychologiques sommaires. D’ailleurs, pourquoi pas un référendum (ou du moins une consultation nationale) de personnes diagnostiquées autistes avec l’intitulé suivant : « Quel projet souhaiteriez-vous voir mis en place pour vous ? » ? 

Ce mois-ci, vous partez vous ressourcer dans un couvent. Avez-vous une approche spirituelle par rapport à votre engagement concernant l’autisme ?

Mon approche concernant l’autisme est totalement laïque. Même la notion de foi, pour moi, n’est pas forcément religieuse, ésotérique ou spirituelle. Je suis agnostique. Ma foi, c’est la justice en priorité de son exigence d’équité des chances, ce dont ne bénéficient pas les personnes en situation de handicap, sur le plan professionnel, sentimental, social. Leur héritage est comme une terre aride dans laquelle ils ne peuvent faire pousser que peu de choses. Pour sortir de cette fatalité avec un « sésame », le terme paradoxal d’ « asile » est aussi un terme polysémique que j’apprécie, et, au sens par exemple d’ « asile politique », il pourrait aussi y avoir des « asiles autistiques » « consacrés » (mot à prendre encore au sens large), comme celui qu’offre un monastère. Pour filer la comparaison, le silence autistique peut se comparer à celui d’un moine, d’une moniale. À titre anecdotique mais cependant symbolique, jeudi, dans une « fraternité » de sœurs de la commune de Saint-Jeoire (NDLR : commune française située dans le département de la Haute-Savoie), lors de vêpres au cours de laquelle des fidèles plutôt traditionalistes faisaient à haute voix des intentions de prière, j’en ai dit une pour la première fois, demandant d’aider les personnes porteuses de handicap, notamment autistique, qui n’arrivent pas à trouver leur voie, et après cela je me suis surpris à avoir des sanglots pendant plusieurs instants. Je ne sais pas si c’est parce que je me disais que j’étais tombé bien bas pour faire cet appel, ou parce que j’avais verbalisé un drame social qui me dépasse et que je n’aborde finalement pas aussi conscientisé. D’autre part, le jour-même, un ami qui m’accompagne dans cette retraite et qui est un pilier d’une association catholique à vocation notamment artistique et sociale m’a dit qu’il verrait bien monter un projet commun dans le cadre d’une ancienne abbaye des Pyrénées que son association pourrait racheter et où pourraient être accueillies des personnes autistes dans une dynamique d’art thérapie (NDLR : vidéo à paraître bientôt sur la chaîne YouTube de William). Enfin, de façon plurielle, j’apprécie ce qu’on appelle les hétérotopies, les endroits comme hors du monde et du temps, à l’instar d’une salle d’archives (celle de « Sud Ouest » par exemple), une bibliothèque, comme une clairière dans une forêt sombre où on désespère de trouver son chemin. Il y a le chapitre « La salle des cartes » dans « Le Rivage des Syrtes » de Julien Gracq qui, quand je l’ai lu, s’est fait beaucoup l’écho de ce genre de fascination que je peux entretenir et qui peut m’aider à vivre.

Les informations contenues dans cette chronique sont publiées sous toutes réserves. Photos Facebook publiées avec l’aimable autorisation de William Theviot.