Autour de Louis Lake, et de ce que Jérôme Beuret a continué de dire à travers la musique — jusque dans son dernier album, achevé par amitié.
Louis Lake — la musique, simplement
Il y a des musiques qui n’essaient pas de s’imposer.
Elles s’installent. Lentement. Presque en silence.
Avant les albums, avant les projets, il y a une scène plus ancienne.
Un enfant assis près d’un piano. Son père joue, compose, puis disparaît quelques instants dans une pièce obscure où il développe ses photographies argentiques, attendant que les images se révèlent peu à peu sur le papier.
Pour faire patienter l’enfant, il laisse tomber des bonbons un à un sur les touches du piano, comme si les notes prenaient soudain une forme tangible.
Jérôme Beuret a grandi là.
Dans cet espace suspendu entre le son et la lumière, entre la patience et l’émerveillement. Il n’en a jamais vraiment parlé comme d’un héritage, plutôt comme d’une évidence. Pourtant, tout semble partir de là : la douceur, la retenue, cette manière de ne jamais forcer l’émotion.
Louis Lake appartient à cette catégorie rare.
Un projet sans posture, sans démonstration, qui avance avec une élégance discrète — comme si chaque note avait été déposée après réflexion, puis laissée vivre.
Derrière ce nom, il y avait Jérôme Beuret.
Un musicien pour qui composer n’était pas un acte de conquête, mais une façon d’organiser le sensible. Rien d’ostentatoire. Rien de forcé. Une écriture patiente, attentive à l’équilibre, au détail, au temps.
Ses albums donnent cette impression étrange de cohérence immédiate.
On n’y entre pas par un titre précis. On y reste.
Jérôme disait qu’un album ressemblait à un château de cartes : le moindre détail compte, l’ordre des morceaux n’est jamais anodin, et l’ensemble ne tient que si l’intuition est respectée jusqu’au bout.
C’est sans doute pour cela que la musique de Louis Lake semble toujours respirer juste.
Les influences sont là — une culture Westcoast assumée, une attention particulière aux harmonies, un goût pour les textures héritées des années 70 et 80.
Mais rien n’est nostalgique.
La musique ne regarde pas en arrière : elle prolonge.

Pendant longtemps, Louis Lake a été un espace de liberté.
Un lieu où Jérôme racontait des histoires, parfois lumineuses, parfois plus troubles, mais toujours traversées par la même exigence : rester fidèle à ce qu’il avait profondément envie d’exprimer.
Cette sensibilité, Jérôme l’a aussi partagée.
Avec Gaël Benyamin — alias Geyster — il fonde Nightshift, un terrain de jeu commun où la musique circule librement. Ocean Bay en est l’un des éclats les plus visibles : un morceau qui trouve son public, sans jamais renier son élégance discrète.
Plus qu’un succès, Nightshift raconte une chose simple : la confiance.
Celle qui permet d’aller loin sans bruit, et de laisser les morceaux exister par eux-mêmes.
Cette exigence traverse aussi Into The Lens.
Neuf ans après Tales from the Magic Sun, cet album apparaît comme un dernier mouvement, sans emphase, sans dramatisation.
La musique est là, intacte.
Le groove discret, les voix douces, les arrangements précis.
Tout ce qui faisait l’âme de Louis Lake est encore présent — comme si le projet refusait de s’interrompre brutalement.
Into The Lens n’a rien d’un album figé dans la solennité.
Il avance, il respire, il raconte encore.

Certains morceaux semblent portés par une énergie presque solaire, d’autres laissent affleurer quelque chose de plus fragile, plus introspectif. Il y a des refrains qui s’installent durablement, des transitions pensées avec soin, et cette impression constante que chaque titre est à sa place.
L’album a été achevé grâce à Gaël Benyamin.
Non comme un geste technique, mais comme un acte de fidélité.
Une manière de laisser la musique aller jusqu’au bout de ce qu’elle avait à dire.
Écouter Louis Lake aujourd’hui, et particulièrement Into The Lens, ce n’est pas se tourner vers le passé.
C’est accepter de ralentir.
De rester avec la musique un peu plus longtemps que prévu.
Elle n’explique rien.
Elle ne souligne rien.
Elle est là —
et parfois, c’est largement suffisant.

Louis Lake — Into The Lens
Sortie : 6 septembre 2024
℗ & © 2024 Somekind Records
