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École et handicap aux États-Unis

Rencontre en Floride avec Colleen, enseignante auprès d’élèves ayant des troubles cognitifs

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Tout commence par un tour d’horizon grand angle du système éducatif américain. Le sujet est tellement vaste qu’il est difficile d’apporter ici une réponse aussi définitive que globale. Mais, de la maternelle à l’université, le fonctionnement est plutôt semblable à son équivalent français. Aussi pourrais-je simplement observer que la différence la plus flagrante est une organisation décentralisée et un socle de programmes commun pour tous les États. Les décisions majeures sur l’éducation émanent du gouvernement des États-Unis, mais les élus de chaque État réagissent à leur tour sur la meilleure façon de les mettre en œuvre. Ils organisent à leur façon financement et organisation d’un programme en fonction de la population et des moyens mis à leur disposition.

“Le système scolaire réaffirme la nécessité de maintenir des élèves handicapés au sein des établissements”

90 % des élèves américains sont scolarisés dans le public. Beaucoup d’établissements affichent une volonté hors du commun de développer les talents artistiques mais surtout sportifs des étudiants. Les rencontres de football interuniversitaires sont extrêmement populaires et nécessitent des moyens financiers importants. Fanfares (dénomination réductrice tant certaines ressemblent à un orchestre symphonique par leurs performances spectaculaires. Il n’est pas rare de voir une trentaine de musiciens), équipes sportives motivées, supporteurs vitaminés au pop-corn et pom-pom girls éblouissantes font la fierté de chaque université. Dans les larges couloirs des bâtiments, affiches et prospectus proposent des solutions pour préparer son avenir. Des flyers de l’armée proposent aussi des préparations ou carrières militaires. En ce qui concerne les élèves handicapés, le système scolaire réaffirme la nécessité de les maintenir au sein des établissements. La prise de conscience de leurs problèmes et l’intérêt qu’on leur porte dans tout le pays ont été encouragés par un mouvement considérable pour la défense de leurs droits.

“Les États-Unis ont été le premier pays à créer un système d’éducation publique et gratuit pour tous”

Ces élans énergiques et généreux contrastent de façon embarrassante avec les tragédies en milieu scolaire dues aux armes à feu. Malgré ces drames, les partisans de leur détention veulent toujours en découdre face aux opposants et aux propositions gouvernementales qui vont à l’encontre d’un droit constitutionnel. Cet amendement garantit pour tout citoyen américain le droit de porter des armes. Ces déchirements d’opinion ne doivent nullement occulter ce que l’Amérique a su réussir, en émouvant bien souvent le reste du monde. Les États-Unis ont aussi été le premier pays à créer un système d’éducation publique et gratuit pour tous dès 1763¹. En France, il faudra attendre l’application des lois Jules Ferry à partir de 1881 pour un enseignement obligatoire, la gratuité et la laïcité de l’enseignement public.

Riverview High School de Sarasota en Floride est un établissement scolaire impressionnant par sa taille, moderne mais aussi particulièrement élégant et soigné. Il offre un environnement de qualité pour les étudiants, comme son planétarium spectaculaire qui vous emmène aux confins de l’univers ! C’est ici que je suis allé à la rencontre de Colleen, une enseignante passionnée et dévouée à sa mission : une classe d’élèves qui souffrent de troubles de la fonction cognitive. Grâce à son travail, les étudiants sont accompagnés dans la socialisation et vers l’autonomie. Ses élèves se lancent désormais dans toutes sortes d’activités productives et enrichissantes, intègrent des classes d’enseignement général. Diplôme à la clé. Le plus beau métier du monde commence ici.

Un entretien avec Colleen, enseignante à Sarasota (Floride)


par Frederic

Colleen

Q. Quelle est votre mission au sein de l’université et depuis combien de temps exercez-vous ?
R. J’enseigne un apprentissage spécial. Je travaille avec une population spécifique d’étudiants qui ont des troubles cognitifs importants. Il y a encore deux ans, l’objectif était d’enseigner un programme éducatif fonctionnel aux élèves avec un handicap cognitif (une base en lecture, écriture, mathématiques) dans le but d’être indépendant autant que possible, compte tenu de leurs besoins respectifs. Récemment, il y a eu une pression au niveau de l’État afin d’inclure dans ce programme davantage d’enseignement général (algèbre, géométrie, biologie, économie, etc.). Il y a eu quelques contestations de parents estimant que cela ne profite pas à leurs enfants dans le monde réel.

Q. Par rapport à la France, dans quelle mesure l’orientation des élèves diffère-t-elle aux États-Unis ? Le système est-il socialement plus juste ou injuste ?
R. Je sais que les enseignants en France peuvent s’organiser et faire grève quand ils sont opposés aux politiques. Je pense que la France fait probablement un meilleur travail avec les étudiants qui souhaitent arrêter leurs études, en leur offrant d’autres possibilités d’éducation et de carrière. Depuis qu’une politique universelle a été mise en œuvre dans plus de la moitié des États, ces élèves ne sont plus favorisés de la même façon. Beaucoup d’entre eux qui pourraient être orientés vers certains métiers finissent par abandonner l’école. Le taux d’obtention d’un diplôme dans les États les plus importants est de 80 % à 85 % en moyenne. En Floride, à peu près 70 % des étudiants sont diplômés pour leurs études secondaires.

Q. Le droit de grève pour les enseignants n’existe pas en Floride ?
R. Non, en effet. Nous avons des syndicats pour négocier les contrats, les salaires, etc., mais la Floride est un État de lois « Right to Work » (NDLR : les lois du “droit au travail”² déclarent nulles toute convention entre un syndicat et un employeur conditionnant les contrats de travail à l’adhésion au syndicat), ce qui signifie qu’il n’y a pas de protection juridique pour les grévistes. En d’autres termes, l’employeur, comme ici l’État de Floride, aurait le droit de mettre fin au contrat pour son refus de travailler.

Q. Est-ce que les étudiants handicapés sont bien intégrés dans le système scolaire public ?
R. Je partage plutôt l’idée qu’une intégration complète n’est pas forcément la meilleure solution dans tous les handicaps. Je pense que nous faisons un travail relativement correct pour intégrer des élèves quand cela est possible. Certains étudiants sont mieux instruits quand ils sont intégrés dans des classes adaptées à leurs besoins spécifiques. Les personnes dont je m’occupe sont les élèves ayant des déficiences cognitives importantes. Elles ne sont pourtant pas, à mon avis, intégrées autant qu’elles le devraient. Nous avons travaillé pour changer cela et, je l’espère, l’année prochaine, nous allons les voir arriver dans plusieurs classes d’enseignement général.

« Nous utilisons l’expression « cookie cutter » pour décrire l’état actuel de l’éducation »

Q. Selon vous, quels pourrait être un meilleur programme d’éducation dans les écoles publiques américaines ?
R. Je préférerais un système avec moins de High-Stakes testing (NDLR : « tests à forts enjeux » : évaluations qui auraient des conséquences parfois négatives sur la scolarité des élèves et le travail des enseignants) et plus d’options éducatives pour les étudiants. Nous utilisons l’expression « cookie cutter » (NDLR : Taillé dans le même moule) pour décrire l’état actuel de l’éducation avec l’avènement de la loi “No Child Left Behind” et son programme commun (NDLR : No Child Left Behind³, « aucun enfant laissé pour compte » est une loi controversée avec un système d’évaluation des progrès pour les élèves doublé d’un objectif de progression pour chaque école. Si l’établissement est « recalé » plusieurs années de suite, il risque d’être restructuré, voire administré par une compagnie privée. C’est finalement cette loi qui obtiendra une mauvaise note !). Tous les enfants apprennent différemment, à des rythmes différents et avec des potentiels différents. Je voudrais que notre éducation publique tienne compte de ces différences plutôt que d’imposer un programme qui ne convient pas à la diversité des enfants auxquels nous enseignons.

Q. J’ai vu des adolescents manier des fusils en visitant votre université…
R. Au niveau secondaire, nous offrons des programmes de préparation militaire pour les étudiants. Cela leur permet d’entrer dans les forces armées comme sous-officier au lieu d’homme du rang. Ce programme fournit également une aide financière supplémentaire aux étudiants qui veulent entrer dans l’établissement. Ils sont formés à des exercices militaires comme l’entraînement sportif et la formation au commandement. Les étudiants ne sont pas formés au tir.

Q. Quels sont vos meilleurs souvenirs d’enseignante ?
R. Mes meilleurs souvenirs sont de voir mes élèves obtenir leur diplôme contre toute attente !

Pola

A conversation with Colleen, teacher at Sarasota, Florida


By Frederic

Q. What is your mission in your school and how long have you been teaching?
A. I teach special education. I work with a specific population of students who have significant cognitive disabilities. Until two years ago, the objective was to teach students with cognitive disabilities a functional curriculum (basic reading, writing, math) with the goal of independence, as much as possible given each individual student’s needs. Recently, there has been a push at the state level to include our students more in the general education curriculum (algebra, geometry, biology, economics, etc.). There has been some push back from parents as they feel this does not benefit their children in the real world.

Q. Compared to France, how student orientation she differs in the United States? Is the system more socially just or unjust?
A. I know that teachers in France can organize and strike when they are opposed to policies. I believe that France probably does a better job with students who are not college bound – providing them with other educational and career opportunities. Since Common Core has been implemented in over half of the states, students who are not college bound are not adequately served and many, who could be put on the path of some type of trade, end up dropping out of school. The graduation rate in the highest states is only 80% – 85%. In Florida, only about 70% of students graduate with a high school diploma.

Q. The right to strike for educators does not exist in Florida?
A. No, it does not. We do have collective bargaining unions that negotiate contracts, salary, etc., but Florida is a « Right to Work » state, which means that there is no legal protection for those individuals who wish to strike. In other words, the employer, in this case the State of Florida, would have the right to terminate the employee for refusal to work.

Q. Are Disabled students well integrated into the public school system?
A. I am of the opinion that full integration is not always the best for all students with disabilities. I think we do a relatively good job integrating students when it is appropriate. Some students are better served academically when they are taught in classes adapted to suit their specific needs. The population I serve, which are the students with significant cognitive disabilities, are not, in my opinion, integrated as much as they could be. We have been working to change that and, hopefully, next year we will have them in more classes with their general education peers.

« We use the expression, « cookie cutter » to describe the current state of education »

Q. In your opinion what woud be the better system of learning for students in the American public schools?
A. I would prefer a system with less high stakes testing and more educational options for the students. We use the expression, « cookie cutter » to describe the current state of education with the advent of the No Child Left Behind legislation and Common Core. All children learn differently, at different rates and with different strengths. I would like our public education to reflect those differences rather than impose a curriculum that does not « fit » the diversity of the children we serve.

Q. I saw teenagers wielding rifles by visiting your university…
A. At the high school level, we offer officer training programs for those students interested in going into the military. This enables them to enter into the armed services as petty officers instead of enlisted men or women. It also provides additional financial assistance to those students who want to attend college. The training that the students receive is in military style drills, physical training and leadership training. They are not taught how to shoot.

Q. What is the best memories you have as a school teacher?
A. My best memories are watching my students graduate against the odds.

Sources :
(1↑) A. Kaspi, F. Durpaire, H. Harter, A. Lherm, La Civilisation américaine, 2004, p. 389
(2↑) https://en.wikipedia.org/wiki/Right-to-work_law
(3↑) https://en.wikipedia.org/wiki/No_Child_Left_Behind_Act
Les informations contenues dans cette chronique sont publiées sous toutes réserves. All informations published in the chronicle are subject to adjustments for errors or omissions.
Relecture | Merci Fabienne
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English proofreading | Thanks to Brian
Photos : Frederic (chroniclefred.com)

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